J'ai appris récemment que Flyff (le jeu en ligne dont je vous avais parlé) a organisé un concours de récit sur le thème de la piraterie fantastique, et j'ai eu envie de vous montrer ce que j'avais écrit.
Tout commença dans la grande mer entre Flaris et St Morning. Notre vaisseau filait sur les hautes vagues à grande allure. On le disait parmi les plus rapides de Madrigal. Mais on disait trop de choses. La preuve, on murmurait partout que les pirates étaient de mauvais bougres...
Notre bateau gardait le cap à l'est. Ce fut la vigie qui, dans la brume, repéra les côtes en premier. Puis après tout, c'était son boulot.
- TERRES !
Oui... ces interminables falaises de grès, ces nuages oppressants, ces longues plaintes d'origine inconnue... et ce sentiment d'insécurité au plus profond de mes tripes. Nous approchions de St Morning.
- Ne naviguez donc pas si près des côtes. Nous risquons de faire de mauvaises rencontres.
En effet, des yeux rouges clignaient sur les crêtes, et des murmures incertains s'élevaient parfois. Comme repère, la lumière puissante de l'autel pourpre teintait d'un violet hypnotique le brouillard ambiant.
- Doucement... allez-y doucement, grogna le capitaine.
Moi, je lavais le sol. C'était ma seule responsabilité sur ce rafiot, et avec les dangers que nous encourions quotidiennement, j'en étais fort aise. Lorsque la lueur du phare perça l'opacité de la brume, nous pûmes souffler...
L'estuaire de la rivière nord était pratiquement désert. Il était encore tôt, et les docks n'ouvraient qu'à la mi-journée. Lorsque la côte de galets devint un mur d'enceinte épais, portant encore les traces de combats récents, nous comprîmes que nous n'étions plus chez nous. Ces terres étaient maudites.
Nous passâmes sous les grands ponts de la ville, où des passants chiquement habillés passaient parfois, sans nous accorder un regard. Dans les airs, un balai filait quelquefois. Les aventuriers de la métropole partaient déjà gagner leur pain dans les contrées incertaines de St Morning, et peut-être payer de leur vie pour un espoir de richesse.
Telle était la dure loi de ce monde. Nous accostions aux premières lueurs du jour, posant enfin un pied à terre, et observant ce décor qui m'était familier. Un enchevêtrement serré de demeures aux façades noircies par les épaisses fumées des milliers de cheminées.Au loin, la silhouette imposante du Saint Hall, la grande Eglise des prêtres de Madrigal étalait son ombre sur toute la ville. Le son de ses cloches résonnait comme un glas de défaite.
- Bienvenue en enfer, moussaillon, grommela le capitaine, en posant une main amicale sur mon épaule.
Il était comme un père, et l'équipage comme ma famille. Je vivais auprès d'eux depuis une jeunesse si tendre que je n'avais plus souvenir de la première fois où j'avais posé le pied sur ''L'aube de l'espérance''. Alors oui, nous sommes des pirates, mais nous avons un c½ur.
Nous entrâmes dans une auberge, afin de chercher où se poser durant un ou deux jours, avant de reprendre la mer. Le capitaine poussa la porte qui grinça en pivotant sur des gonds vieillissants. Partout on retrouvait cette étrange tradition des lanternes.
L'intérieur était déjà bien plus gai. De bonne heure déjà, deux accordéonistes jouaient un air joyeux, en chantant à tue-tête. Quelques habitués commandaient leur boisson matinale – fortement alcoolisée, ça réveille – à la lumière dansante d'un lustre qui se balançait au dessus de la mezzanine.
- J'peux faire quelque chose pour vous mes lapinots ?
Je me retournai. C'était une femme débonnaire au décolleté suggestif qui vint nous accueillir avec un plateau à la main.
- Nous voulons savoir si vous avez des chambres de libres pour six personnes, demanda poliment mon supérieur avec un sourire qui se voulait séducteur, et qui l'aurait pu être sans caries.
- Bien entendu, répondit la femme avec un sourire pas tellement plus agréable, mais ça sera trois par chambres. Vous en faites pas elles sont spacieuses et confortables.
Je commençais à apprendre le langage commercial. ''Spacieuses et confortables'' signifiait ''plus grandes qu'une cellule de prison avec un toit''. Mais pour le prix qu'ils payaient, il ne fallait pas s'attendre à mieux. Je fus salué par un accordéoniste édenté, auquel je souris timidement. Je n'aimais pas St Morning, encore moins ses citadins. Dès que mes pieds quittaient le pont de l'Aube, je ne me sentais plus chez moi. La douceur des embruns lorsque nous nous lancions dans une poursuite effrénée, l'odeur même de l'eau me manquait déjà.
Je ne savais pas exactement pourquoi le capitaine avait tellement tenu à ce que nous fassions escale ici. J'avais bien vu que nous avions assez de vivres pour une bonne semaine encore, et que le Jardin de Rhisis n'était plus bien loin. Mais il ne fallait pas poser ce genre de questions. Si le capitaine le souhaitait, c'est que nous le devions.
Ainsi je me couchai, la tête pleine de question, sur une paillasse sale, et ne tardai pas à m'endormir. J'avais trouvé le sommeil dans des conditions bien plus inconfortables, après tout... Le lendemain, le capitaine nous réveilla tôt. Il nous laissa vaquer à nos occupations pour la journée, pendant que lui disparaissait dans les ruelles étroites de Saint Morning. J'aidais ainsi mes compagnons durant une longue journée, à surveiller le navire, le nettoyer, remplacer les poulies et les cordages défectueux... Je passais des heures à flâner dans le nid de pie, à observer la ville, et sa population déambuler à grands pas dans les rues.
Perdu dans mes pensées, je ne vis pas un groupe de gardes s'approcher de notre navire. C'est lorsque j'entendis les premiers éclats de voix que je baissai la tête.
En bas, un de mes compagnons s'interposait entre les gardes et le navire.
- Nous avons un arrêté officiel pour mettre votre capitaine aux arrêts !
- Et moi je vous dis qu'il n'est pas encore revenu, répondit le pirate en grognant.
Les lames sortirent de leur fourreau.
- Nous entrerons sur ce navire... Vous n'êtes que quatre, face à dix gardes du maire. N'espérez pas la moindre victoire.
Quatre ? Ils ne m'avaient donc pas repéré. Je me blottis dans le nid-de-pie, dans l'espoir de passer inaperçu le plus longtemps possible. Les terrestres avaient eu vent de notre navire. Un petit vaisseau pirate qui longeait les côtes et avait déjà pillé trois navires marchands. Alors que les gardes étaient occupés à hurler sur mes compagnons, je descendais discrètement le mât.
La scène attirait du monde, des badauds curieux qui s'approchaient de notre navire, dans l'espoir d'un petit spectacle. Distrait, je lâchai prise, et tombai dans des cordages, qui amortirent ma chute...
Une lame caressa ma gorge.
- Il y en avait un autre, là-haut !
Derrière son lourd casque d'or, le militaire souriait. Il me souleva par le col sans la moindre difficulté, lorgnant mon corps frêle, avant de me jeter sur le pont comme un déchet dans un caniveau. Boueux, le caniveau.
C'est alors que mon regard s'attarda sur une des petites ruelles qui débouchaient sur le port. Une silhouette familière émergeait de l'ombre des bâtiments. Le capitaine était de retour. Il avança à grands pas, écartant les curieux, et dégainant déjà son arme.
- PERSONNE... Personne ne foule le pont de mon navire sans mon autorisation.
Le garde qui m'avait malmené se retourna.
- Le capitaine de cette bande de bras cassés, je suppose ? Allons... rangez votre arme. Vous battre au c½ur de la capitale relèverait du suicide !
Mon supérieur laissa son regard parcourir le garde-fou... puis d'un geste vif il coupa une des amarres. La réaction adverse fut immédiate. Comme un seul, les soldats se ruèrent sur lui, nous laissant une ouverture.
Chaque objet du pont devenait une arme. C'est ainsi que j'étranglai un de mes adversaire avec un bout de corde, pendant qu'un de mes compagnons se battait tabouret contre épée. Le combat tournait à notre désavantage. Le capitaine, submergé, entreprit d'escalader le mât par les échelles latérales, tout en défendant ses arrières. C'est à cet instant qu'un des pirates envoya un tonnelet de rhum sur la garnison ennemie. Le seul effet immédiat fut de les inonder d'alcool. Mais rapide comme l'éclair, le capitaine, un sourire mauvais aux lèvres, condamna leur sort... Il craqua une allumette.
Pendant que nos adversaires s'effondraient sur le pont, nous avions largué les amarres, alors que les renforts commençaient à affluer. Il fallait faire vite. Nous déployâmes la grande voile, et filâmes à grande vitesse à travers le port. Plusieurs fois notre navire évita la collision de justesse avec des navires.
Postés sur un des ponts de St Morning, des archers parvinrent à toucher l'un d'entre nous, qui tomba dans l'eau. Nous n'eûmes pas le temps de prier pour son âme, puisqu'en face de nous deux intercepteurs bloquaient la sortie du port.
Le capitaine pinça les lèvres... Il évalua rapidement la situation. Les navires ennemis étaient bien placés pour faire cracher leurs canons.
- Accrochez-vous !
Le bateau le plus rapide du monde ? Il était temps de le prouver. A partir de là, tout s'enchaîna très vite. Les ordres du capitaines parurent d'abord anarchiques, mais bientôt nous vîmes le résultat de sa stratégie irréaliste.
Un dernier pont nous séparait des vaisseaux ennemis. Lorsque nous passâmes dessous, le capitaine nous ordonna d'épuiser les canons sur les briques épaisses. La structure commença à vaciller...
- PLEINE VOILE !
Dans un craquement sinistre, l'immense pont s'effondra dans l'eau, créant un ras-de-marée gigantesque, sur lequel notre navire se percha. Nous voyions l'ombre de la vague assombrir le pont des vaisseaux ennemis, et l'eau recouvrir le port, engloutissant de nombreux passants.
Placés latéralement, les deux navires furent retournés comme des fétus de paille, et c'est entre leurs deux carcasse que le notre, dans une gerbe d'eau extraordinaire, retomba dans la mer, filant à pleine vitesse vers d'autres horizons.
Notre liberté avait couté la vie à de nombreuses personnes, mais après tout nous étions des pirates... Voilà qui risquait fort de ternir notre réputation.
Cependant, ce n'était pas à l'ordre du jour. Au loin, l'esquisse du Jardin de Rhisis éclipsait un soleil couchant. D'autres aventures nous attendaient...